Un an après sa disparition, Augustin K. Basabose demeure une empreinte vivante de la primatologie congolaise

Par Alvin BUZAKI, Média-Vert | Bukavu
Bukavu. Une année sans le scientifique, mais pas sans son héritage.
Il y a exactement un an, le 18 août 2025, la République démocratique du Congo perdait l’un de ses chercheurs les plus engagés pour la conservation. Le Professeur Augustin Kanyunyi Basabose, fondateur et premier directeur exécutif de Primate Expertise, s’éteignait quelques jours après son admission à l’Hôpital général de référence de Bukavu.
Un an après, l’absence est toujours douloureuse. Pour sa famille, ses collaborateurs, ses étudiants, et pour toute la communauté de la conservation en RDC.
Mais dans les forêts de l’Est, dans les laboratoires, et surtout dans la tête de la nouvelle génération de primatologues qu’il a formée, quelque chose de lui demeure. Une méthode. Une vision. Une école. Une exigence scientifique.
Le chercheur qui avait choisi Kahuzi-Biega comme laboratoire
Avant de devenir le fondateur de Primate Expertise, Augustin Basabose avait construit l’essentiel de son parcours scientifique autour des grands singes du Parc national de Kahuzi-Biega.
Son doctorat en zoologie, obtenu en 2005 à Kyoto University au Japon, portait sur l’écologie des chimpanzés dans la forêt de montagne de Kahuzi-Biega. Pendant des années, il a suivi leurs déplacements, analysé ce qu’ils mangeaient, et compris comment ils s’organisaient en fonction des saisons.
Dans une étude publiée en 2002, il a décortiqué le régime alimentaire des chimpanzés de Kahuzi-Biega. La méthode était de terrain : observations directes, relevés de restes alimentaires au sol, et surtout analyses de fèces. Ses résultats montraient l’importance centrale des fruits dans leur alimentation, mais aussi les variations fortes selon la disponibilité saisonnière. Quand les fruits manquent, les chimpanzés changent de comportement, de zone, de groupe.
Ses travaux ont aussi permis de documenter la coexistence écologique entre chimpanzés et gorilles dans le même écosystème de montagne. Deux grands singes, des régimes qui se chevauchent parfois, des stratégies différentes pour partager la même forêt.
Pour Basabose, la science n’était jamais séparée de la conservation. Comprendre l’animal, comprendre son habitat, comprendre les relations entre espèces. C’était la base pour protéger efficacement.
De la crotte de gorille à la restauration de la forêt : “Ape Trees”
C’est dans cette articulation entre recherche fondamentale et action concrète que la contribution la plus singulière de Basabose prend tout son sens : “Ape Trees”.
L’idée est à la fois simple et originale. Considérer les grands singes non seulement comme des espèces à protéger, mais comme des acteurs écologiques de la régénération forestière.
Comment ça marche ? Lorsqu’un gorille consomme un fruit, certaines graines traversent son système digestif et sont rejetées intactes dans ses excréments. Ces graines sont collectées par les équipes de terrain, triées, mises en pépinière, puis utilisées pour produire des plants destinés à restaurer des espaces forestiers dégradés.
Autrement dit : la crotte du gorille devient une ressource pour reconstruire la forêt dont le gorille dépend.
La démarche repose sur un principe écologique fondamental. Dans la nature, les grands singes sont d’excellents disperseurs de graines. En les aidant, on accélère la régénération des habitats qu’eux-mêmes utilisent.
Primate Expertise présente aujourd’hui “Ape Trees” comme une initiative directement issue des recherches de Basabose. L’objectif : restaurer des habitats dégradés à partir de graines collectées dans les excréments des grands singes.
Dans le Parc national de Kahuzi-Biega, cette approche a été intégrée aux actions de restauration des zones dégradées et fragmentées. Les plantules produites viennent directement des graines récoltées dans les crottes de gorilles et de chimpanzés.
Les résultats communiqués par Primate Expertise donnent une mesure concrète : 93 505 plants auraient été produits et transplantés à partir de ces graines. Et 300 hectares de zones dégradées du Parc national de Kahuzi-Biega auraient été restaurés dans le cadre du projet “Ape Trees.”
Du Kahuzi-Biega à d’autres territoires de conservation
L’héritage de cette approche ne se limite pas à Kahuzi-Biega. Le travail porté par Primate Expertise s’est étendu à d’autres espaces naturels de l’Est de la RDC, notamment la réserve naturelle d’Idjwi-Nyamusisi.
Selon les données publiées par Primate Expertise en 2026, des plantations d’Ape Trees et d’espèces indigènes ont été réalisées sur 29,2 hectares dans cette réserve.
Cette extension révèle une philosophie plus large : restaurer l’habitat pour conserver l’espèce. Plutôt que de limiter la conservation à la seule surveillance des animaux.
Le gorille de Grauer, Gorilla beringei graueri, dépend d’un habitat forestier vaste et fonctionnel. Quand la forêt est dégradée ou fragmentée par l’agriculture, l’exploitation du bois ou les conflits, la conservation devient beaucoup plus complexe. Protéger le gorille, c’est donc aussi protéger et reconstruire la forêt.
Le patriarche d’une génération scientifique congolaise
Mais l’héritage d’Augustin Basabose ne se mesure pas uniquement en hectares restaurés, en publications ou en individus de grands singes suivis.
Il se mesure dans les femmes et les hommes qu’il a formés.
Le Professeur Basabose avait fait du développement d’une expertise congolaise en primatologie un axe central de son engagement. Primate Expertise a été créée avec cette ambition : renforcer les capacités scientifiques congolaises dans la recherche et la conservation des primates.
Son parcours l’a conduit à enseigner la primatologie et les méthodes d’échantillonnage de terrain dans plusieurs institutions : Université du Rwanda, Université du Cinquantenaire de Lwiro, Université Officielle de Bukavu, Université Catholique de Bukavu, et d’autres.
Pour lui, il fallait prouver qu’on pouvait faire de la science de haut niveau depuis la RDC, pour la RDC. Et former ceux qui prendraient la relève.
Cette transmission est probablement la forme la plus durable de son œuvre. Un chercheur disparaît physiquement, mais une connaissance transmise à plusieurs générations continue de produire des résultats longtemps après.
C’est là que se trouve la véritable dimension du « patriarche ». Non pas seulement celui qui est arrivé avant les autres, mais celui qui a ouvert un chemin pour que d’autres continuent d’avancer.
Une œuvre scientifique qui continue de produire
Même après sa disparition, le nom de Basabose continue d’apparaître dans la littérature scientifique sur les primates de l’Est de la RDC.Ses travaux sur Kahuzi-Biega ont alimenté pendant des années les connaissances sur l’écologie des chimpanzés et des gorilles. En 2024 encore, un an avant sa mort, il figurait parmi les auteurs d’une étude sur l’utilisation des arbres fruitiers consommés par les grands singes pour contribuer au suivi des mammifères sympatriques du Parc national de Kahuzi-Biega.
Cette continuité est importante. Elle signifie que son travail n’appartient pas au passé. Ses hypothèses, ses observations, ses méthodes et les données produites pendant des décennies continuent d’alimenter la connaissance.
Un scientifique qui avait compris : sauver une espèce, c’est restaurer son monde.
Le parcours de Basabose permet de comprendre une idée essentielle de la biologie de la conservation : une espèce ne peut pas être durablement protégée si son habitat continue de disparaître.
Dans le cas du gorille de Grauer, les menaces sont multiples : dégradation des forêts, fragmentation, exploitation des ressources naturelles, pressions humaines. Face à ça, il faut associer recherche scientifique, protection des espèces et restauration écologique.
C’est exactement dans cette logique que s’inscrivaient ses travaux et les programmes qu’il a portés. “Ape Trees” en est l’illustration la plus forte : le gorille n’est plus seulement l’objet de la conservation. Il devient un partenaire écologique de la restauration de son propre habitat. C’est une approche à la fois scientifique, écologique et profondément symbolique.
Un an après, que reste-t-il du patriarche ?
Il reste ses recherches, ses publications, ses étudiants, ses collaborateurs. Il reste Primate Expertise. Il reste les arbres plantés à partir de graines dispersées par les grands singes. Il reste surtout une génération de jeunes scientifiques congolais à qui il a transmis cette conviction : on peut faire de la science utile, ici, chez nous.
Et il reste une question que son parcours impose aux générations qui viennent : que ferons-nous de ce qu’il nous a transmis ?
Le meilleur hommage : poursuivre la science et protéger la forêt
Pour que l’héritage du Professeur Augustin K. Basabose ne devienne pas seulement un souvenir commémoratif, plusieurs chantiers restent ouverts.
Les institutions scientifiques, les universités, les organisations de conservation et les autorités environnementales devraient investir davantage dans 3 directions :
1. La formation d’une nouvelle génération de primatologues congolais
2. Le financement de la recherche de terrain de longue durée
3. La restauration écologique fondée sur des données scientifiques
Il faut aussi documenter systématiquement les résultats d’approches comme « Ape Trees ». Comparer les taux de germination et de survie des espèces restaurées. Suivre leur croissance dans le temps. Mesurer leur contribution réelle à la régénération des habitats des grands singes.
Le meilleur hommage au patriarche n’est donc pas seulement de prononcer son nom chaque 18 août. C’est de poursuivre son expérience scientifique. De protéger les forêts qu’il a étudiées. De former les chercheurs qu’il appelait de ses vœux. Et de faire grandir les arbres qui porteront, longtemps encore, la mémoire de son travail.
Un an après sa disparition, Augustin K. Basabose ne parcourt plus les sentiers de Kahuzi-Biega. Il n’observe plus les grands singes, il n’accompagne plus personnellement les jeunes chercheurs. Mais dans la forêt, les graines continuent de germer. Et dans la science congolaise, le chemin qu’il a ouvert continue d’être parcouru.



